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Entretien avec Benjamin Massoubre pour « J’ai perdu mon corps »

Après un BTS audiovisuel option montage, Benjamin débute en tant qu’assistant monteur dans la publicité et le cinéma. Il monte ensuite de nombreux courts métrages et séries d’animations puis arrive le long métrage : Tout en haut du monde de Rémi Chayé, Minuscule 2 de Thomas Szabo et Hélène Giraud, et plus récemment J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin. Il travaille actuel­le­ment sur le prochain film de Joann Sfar.

Comment es-​tu arrivé sur le film ?
Ma rencontre avec Jérémy Clapin s’est faite en deux temps. D’abord à distance, en tant que spectateur, grâce à l’un de ses courts métrages, Skizhein, qui m’avait beaucoup touché. Ensuite en personne grâce à une amie commune, Maïlys Vallade, qui a travaillé sur le story-​board du film. A l’époque, Jérémy était à la recherche d’un monteur, on a tout de suite accroché et les choses se sont faites natu­rel­le­ment. Il venait de finir l’enregistrement des voix et nous nous sommes mis au travail presque immé­dia­te­ment après notre rencontre. 

Quelles sont les par­ti­cu­la­ri­tés du montage de film d’animation ? À quel moment interviens-​tu ?
Le montage d’un film d’animation est un exercice particulier, très différent d’un montage « classique » dans son exécution, même si la finalité reste la même : construire le film. L’étape de travail la plus importante se situe au moment du story-​board juste après l’écriture. L’intégralité des plans du film est dessinée et animée som­mai­re­ment pour permettre de construire un canevas du film à venir. Car en animation fabriquer les plans coûte très cher, l’étape de montage du story-​board permet donc de définir précisément le timing de chaque plan avant de les lancer en fabrication. En fait, on monte avant de tourner en quelque sorte. C’est une étape hyper créative faite en col­la­bo­ra­tion avec l’équipe de story-​board et les comédiens. À cette étape, il est très facile pour le monteur de « commander » les plans dont il a besoin dans une scène ou de ré-​enregistrer un dialogue. Les séquences bougent énormément durant ce processus très col­la­bo­ra­tif et organique avant de trouver le bon découpage, le bon rythme du dialogue et de l’action. Ensuite, évidemment, le montage est ajusté durant les différentes étapes de fabrication mais disons que les deux tiers du travail sont faits en amont.

Le film comporte deux récits principaux et différents niveaux de narrations. Comment les avez-​vous appréhendés ?
On a d’abord construit les deux arches principales, celles de la main et de Naoufel, indé­pen­dam­ment l’une de l’autre pour s’assurer qu’elles fonc­tion­naient « nar­ra­ti­ve­ment ». On a beaucoup travaillé sur le rythme de ces deux arches pour leur donner des identités différentes. Les passages avec la main sont vifs et cuts alors que le déve­lop­pe­ment de Naoufel intervient sur un rythme plus « réaliste », plus contem­pla­tif. Cette différence rythmique entre les deux espaces du récit nous a permis de construire ce film, tout en rupture, qui intéressait beaucoup Jérémy. Les séquences de flash-​back et de fantasme sont ensuite venues appuyer la narration, l’éclaircir même par endroit et surtout apporter le côté très sensoriel du film par ses retours par touche à des sensations ou des rêves d’enfant. La construc­tion des allers/​retours entre tous ces niveaux de narration s’est au final faite de manière très instinctive, au feeling. Je n’ai jamais visionné autant de fois un film que celui-​ci parce que la complexité de la construc­tion faisait que de petits changements à l’intérieur de séquences, ou le déplacement d’un bloc ici et là, nous obligeaient quasi sys­té­ma­ti­que­ment à revoir le film en entier pour juger de la pertinence du travail dans l’ensemble.

Quels étaient pour toi les enjeux principaux en terme de montage ?
Les enjeux étaient multiples mais le principal, comme c’est souvent le cas en cinéma, a été la construc­tion de l’émotion. Comment faire entrer le spectateur en empathie avec nos personnages ? Pour Naoufel, Jérémy voulait que son portrait se dessine de manière parcellaire tout au long du film, que le spectateur rencontre ce jeune homme un peu étrange en prenant le temps, en laissant les flash-​back apporter petit à petit un éclairage nouveau sur sa per­son­na­lité. Nous voulions qu’en le regardant poursuivre l’amour, tout en tentant de se dégager de ses trau­ma­tismes d’enfant, le spectateur s’accroche à Naoufel et vive ses émotions par procuration. Pour le personnage de la main, la tâche était évidemment beaucoup plus ardue du fait de l‘absence d’expressions faciales. En la filmant toujours au niveau du sol et en utilisant beaucoup de POV [points of view : subjectifs, ndlr], Jérémy est parvenu à immerger le spectateur avec elle. Monter en parallèle ses souvenirs et ses fantasmes a permis de donner une intériorité à ce personnage muet et dénué de visage. Et évidemment la dernière touche a été la musique fantastique composée par Dan Levy qui est venue sublimer toutes les émotions du film. Nous avons très tôt décidé de laisser une place importante à la musique dans le montage. Ce choix s’est imposé de lui-​même au fur et à mesure des sessions et le travail de Dan nous a tout de suite conforté dans ce sens. Il a clairement envoyé le film dans une autre dimension.

Propos recueillis par Benoît Delbove

« J’ai perdu mon corps »

Réalisation : Jérémy Clapin
Montage : Benjamin Massoubre (LMA)
Assistanat montage : Manon Dubois, Victor Bargès, Maïté Tamain
Sound design : Manuel Drouglazet
Montage son : Anne-​Sophie Coste
Musique originale : Dan Levy

Grand prix de la Semaine de la critique, Festival de Cannes 2019
Cristal et prix du public, Festival inter­na­tio­nal d’Annecy 2019