À quoi sert un réalisateur au montage ?

1) Bilan de la Semaine du montage
Nous avons eu un peu de presse avec un article dans Le Technicien du film, Sonovision, Le Monde, une brève dans Les Inrockuptibles et une pleine plage dans Charlie Hebdo.

  • Le lundi on a commencé par la projection aux Audis de Joinville et de Boulogne, du film sur la santé fait par les Britanniques. La projection a déclenché de vives réactions et s’est formé un nouvel atelier, l’atelier Santé, ce jour-​là. Une autre projection du film a eu lieu le jeudi chez Télétota. 
  • Le mardi avait lieu à la mairie du XVIIIème le débat sur la place du monteur, débat qui a réuni environ 120 personnes. Bien que toutes les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles aient été invitées, ainsi que nos contacts personnels, on a pu rester un peu sur sa faim devant le peu de réa­li­sa­teurs présents. Néanmoins les débats ont été suf­fi­sam­ment inté­res­sants pour que les trois témoins (le chercheur, le sociologue et la psy­cha­na­lyste) expriment ensuite leur envie d’aller plus loin. À suivre, donc, d’autant que le débat va être transcrit et publié avec l’aide du CNC qui nous donne une aide financière pour cela. 
  • La projection des deux films le jeudi à La Fémis a été très conviviale. Les deux films étaient non seulement très drôles mais aussi plein d’enseignement pour des monteurs. Bref avec le pot qui a suivi, on a bien ri.
  • Tout s’est terminé par le Bal du vendredi et la publication de notre Manifeste 01 (à suivre). Appel aux bonnes volontés pour vendre les exemplaires et faire circuler notre travail.
    Donc, réussite qui nous motive : il y aura d’autres Semaines du montage.

2) Le site ANPE
Suite du feuilleton concernant le site où sont invités les monteurs (et les autres techniciens et artistes) à s’inscrire, site ne comportant pas de rubrique montage mais laissant la possibilité de s’inscrire soit en image soit au son. Les monteurs contactés refusent de le faire dans ces conditions. La personne qui nous avait reçu à l’ANPE dit qu’elle attend que nous la re-​contactions. Cela sera fait rapidement.

3) Internet
Certains se plaignent des boites de réception surchargées. Merci de réserver vos petites annonces à vos relations. Cela dit, comme le forum ne fonctionne pas toujours bien, il est prévu de mettre en place en juin une nouvelle formule où les documents seront envoyés directement dans nos boites aux lettres. Attention, si vous ne voulez pas les recevoir, il faudra vous désinscrire, l’inscription étant faite a priori. Si vous changez d’adresse, vous ne recevrez plus rien ; veillez donc à la faire mettre à jour.

4) Les rencontres avec les association de producteurs
L’UPF et l’USPA seront recontactés ainsi que le SPI qui a annulé par deux fois des rendez-​vous ; avec le Manifeste 01, nous pourrons reprendre le travail pour défendre l’équipe de montage.

5) Rencontre avec les réa­li­sa­teurs
Le Groupe 25 images, qui regroupe environ 80 % des réa­li­sa­teurs de téléfilm, propose de nous recevoir début juin. Il est intéressant de parler avec eux et de peut-​être définir une ligne commune face aux productions. Dans ce sens, nous allons aussi contacter la SRF.

6) Projet de projection
Un groupe se met en place afin d’organiser des projections des films réalisés par les monteurs de l’association et par les étudiants de la Fémis (qui ne peuvent les présenter pour des questions de droit des images que les élèves monteurs utilisent obli­ga­toi­re­ment pour leur travaux). On peut aussi projeter d’autres films… Entre une projo le samedi à 11 heures ou un soir de la semaine, la plupart vote pour le soir. Une liste circule pour organiser.

7) Une étudiante veut filmer notre prochaine réunion
Une étudiante veut filmer notre prochaine réunion et interviewer quelques monteurs qui le souhaitent dans le cadre d’un exercice de fin d’études. La question déclenche de vives réactions, le dispositif demandé par l’exercice étant visiblement à l’encontre de ce que l’on sou­hai­te­rait voir faire dans le cadre des formations des monteurs. Pour ne pas pénaliser la malheureuse deman­de­resse, nous proposons de mener lors de la prochaine réunion un débat sur le montage d’images d’actualité et de reportages, qu’elle pourra filmer et par là peut-​être faire passer le message dans son école… Ceux qui ne souhaitent pas apparaître le feront savoir.

8) CNC
Nous avons été reçu par David Kessler, président du CNC et lui avons remis le Manifeste. Nous lui avons fait part de nos inquiétudes, en particulier sur la trans­mis­sion. Il a proposé une table ronde avec les syndicats de producteurs pour faire le point. Le dialogue avec les productions sera plus facile s’il est initié par le CNC, qui a tout de même plus de poids que nous. A été évoquée aussi la question de la validité de la carte pro­fes­sion­nelle. Le CNC d’autre part est intéressé par les résultats de notre enquête sur l’état des lieux du montage.

9) Débat : À quoi sert un réalisateur au montage ? La place du réalisateur au montage
Un texte proposant plusieurs axes de réflexion avec des questions établies par le groupe de préparation est distribué au début, ainsi qu’un texte personnel d’un membre de l’association (documents joints en annexe 1 et 2).

Un monteur raconte sa difficulté à travailler avec une réa­li­sa­trice, elle-​même monteuse. Finalement, était-​il inhibé dans ses idées face à la « réalisatrice-​monteuse » parce qu’ elle-​même ne se plaçait pas comme réa­li­sa­trice ou bien était-​ce une question de rapports humains comme il se produit souvent dans une salle de montage ?

L’exquise modestie des monteurs, telle doit être notre position (pour certains). Si c’est difficile de trouver sa place, il ne faut pas négliger le fait que c’est dur d’être réalisateur.

Le travail avec le réalisateur est une confron­ta­tion essentielle : il faut faire le film avec lui. On n’est pas forcé d’aimer le réalisateur.

La part d’incompétence du réalisateur, pourquoi cette impression qu’il n’est pas à la hauteur ? Certains ont l’impression d’avoir plus des captations que des rushes travaillés.

L’angoisse de la présence physique du réal : certains sont choqués de cette question. Le réal a sa place de fait dans la salle mais est-​il l’empécheur de finir à l’heure ?

Les casting de monteurs sont de plus en plus fréquents, la question du choix, si elle se pose pour le réal et/​ou la prod ne se pose pas vraiment pour les monteurs qui ont besoin de travailler.

Le montage chez l’habitant : avoir son Final Cut Pro convient à certains qui trouvent pratique de ne pas passer 2 heures dans les transports. (On est d’accord !) Mais…

Le réal qui monte seul : est-​ce la disparition programmé des monteurs ? Le monteur est le premier spectateur du film. La question du regard se pose pour le réalisateur qui travaille seul : il tourne seul, il monte seul et il regarde seul. Peut-​il vraiment avoir un regard ?

L’éthique au montage : on ne peut pas accepter n’importe quoi. Notre monde du travail est de plus en plus sauvage, d’autant que nous intervenons en fin. Le monteur est la dernière roue du carrosse. Si certains réa­li­sa­teurs arrivent heu­reu­se­ment à faire encore le poids face aux chaînes de télé (c’est peut-​être plus facile face à certaines chaînes), certains monteurs ont l’impression, surtout dans le téléfilm, que le réalisateur n’est pas un allié. Il accepte tout sous la pression qui pèse sur son ré-​emploi éventuel.

On en vient à constater que si on parle de la déficience du réalisateur, il convient de noter celle de plus en plus criante de la production.

En conclusion, nous sommes à un moment de mutation du métier. Il pèse sur le réalisateur la menace de la perte du final cut, le réalisateur n’étant plus auteur mais simple technicien (à l’américaine !). C’est ce poids là qui pèse aussi sur notre travail, nous sommes le dernier rempart.

À suivre, avec à la prochaine réunion, le mercredi 5 juin, un débat sur le montage des actualités et reportages. L’éthique du montage au quotidien…

Annexe 1 : les questions du débat « À quoi sert un réalisateur au montage ? »
Ce titre de débat volon­tai­re­ment provocateur ne signifie pas que nous souhaitons mettre les réa­li­sa­teurs à la poubelle, mais que nous voudrions aborder de façon franche un certain nombre de questions liées à la relation réalisateur-​monteur ; relation fondatrice, fon­da­men­tale, dans la pratique de notre métier, mais qui ne se vit pas toujours si facilement, bien que nous soyons pro­ba­ble­ment tous prêts à dire que c’est la confron­ta­tion enri­chis­sante des points de vue qui nous intéresse et nous pousse à fabriquer les meilleurs films. Voici une proposition d’organisation du débat :

  1. Comment se choisit-​on et comment travaille-​t-​on ensemble ?
    a) Comment se fait le choix d’un monteur par le réalisateur (et inversement) ? Par relations, CV, cassettes de films qu’on a monté, par la production… ? Une culture commune, un feeling ?
    b) Est-​ce bien de travailler plusieurs fois avec le même réalisateur ? La connais­sance de l’autre, la complicité qui s’instaure est-​elle bénéfique, efficace, ou risque-​t-​elle de générer avec l’habitude, de l’ennui, un manque de remise en question ?
  2. Les relations dans la salle de montage
    a) Comment le réalisateur se place-​t-​il phy­si­que­ment ? À côté de nous, derrière sur le canapé ? Que fait-​il ? Deux corps dans une petite pièce… plus le téléphone.
    b) Peut-​on éviter de gérer les débor­de­ments liés à la vie privée du réalisateur ?
    c) Peut-​on lui « imposer » des horaires de travail normaux ? S’il fait un film tous les cinq ans, on peut comprendre que, pour lui, les horaires ne comptent pas…
    d) Qu’est-ce que cela change dans la relation de n’être que deux (le monteur et le réalisateur) et non plus une équipe de montage ?
  3. La relation au film
    a) Un monteur est-​il inter­chan­geable, remplaçable ? Y aurait-​il « un seul film » , celui qui est à trouver à partir des rushes et du désir du réalisateur ? Quelle est la part du monteur dans ce travail ? Est-​elle plus importante pour le film que celle du chef opérateur, de l’ingénieur du son ? Est-​ce différent dans le cas où le réalisateur n’est pas auteur ?
    b) Qu’attendons-nous du réalisateur ? Qu’il donne une direction, fasse des choix artistiques au niveau des rushes d’abord, qu’il accepte la discussion, qu’il nous bluffe… qu’il nous laisse aussi le temps d’aller au bout d’une idée, d’une proposition… qu’il nous laisse travailler seuls, mais pas trop non plus !
    Ce qui nous amène à la question du pouvoir : qui le détient ? Cette question n’est-elle pas toujours à l’origine des éventuelles relations conflic­tuelles entre le réalisateur et le monteur ? Même si nous ne cherchons pas à prendre, à avoir, le pouvoir, celui que nous détenons de fait peut peser, être difficile à gérer par le réalisateur (nous sommes par ailleurs les premiers témoins des ratages, des faiblesses du réalisateur). Doit-​on admettre une fois pour toutes que le réalisateur de par sa fonction ait toujours le dernier mot ? Peut-​on faire un autre film que celui qu’il souhaite ? Y a-​t-​il à défaut d’esthétique, une éthique du montage ?
    c) Comment, et où, les réa­li­sa­teurs apprennent-​ils le montage, au sens de l’écriture ? Pourquoi le monteur doit-​il souvent être aussi un pédagogue ? S’ils savent monter, manipuler, ont-​ils quand même besoin d’un monteur ?

Annexe 2
Pour alimenter le débat du jour, j’affirme la chose suivante : il existe un seul film à partir des rushes tournés par un réalisateur dans le désir de réaliser un projet qui est explicité par un scénario ou un synopsis. Le travail du montage consiste à trouver, faire apparaître ce film à partir des éléments qui lui sont apportés, travail fait en col­la­bo­ra­tion par le monteur et le réalisateur.

Objection n° 1 : Si l’on donne les mêmes rushes à plusieurs monteurs, dans un stage par exemple, on aura le même nombre de versions que de monteurs. Oui parce que chaque monteur fait un film de monteur ; où est le désir du réalisateur ? Où est passé le sujet ? Le monteur dans ce cas, se prend pour le réalisateur. Or, il ne s’agit pas seulement de donner un sens à des images, il s’agit de créer du symbolique (une nouvelle image, le film) à partir du désir du réalisateur et du matériau (les images) qui sont apportés. Que chacun, seul, fasse son film, cela prouve juste que le montage ce n’est justement pas que cela. Le montage ne se réduit pas à donner un sens à des images (on sait même, grâce à M. Koulechov, tout ce que les images peuvent dire d’elles-mêmes, i.e : tout et n’importe quoi…) mais à trouver le sens qui est impli­ci­te­ment contenu dans la tête du réalisateur et dans le matériau brut.

Objection n° 2 : Chaque monteur a un style particulier et imprime sa marque dans le montage du film. Oui parce que le monteur est un être humain qui donne sa singularité en plus de son savoir-​faire au film. Mais le montage du film, est-​ce seulement des choix et des coupes ? Qui donne le rythme du film ? Est-​ce le changement d’axe seul ou bien est-​ce aussi le mouvement de la caméra, le rythme et le déplacement du comédien dans l’espace, etc. ? C’est tout cela à la fois, et notre inter­ven­tion n’est pas moins ni plus essentielle que celle du chef opérateur, ou du décorateur ou du musicien. (Quand est-​ce qu’on parle de notre salaire ?) Trouver le film unique ce n’est pas faire exactement les mêmes choix ni les mêmes coupes, le film est unique par l’alchimie générale qui le compose et supporte très bien les par­ti­cu­la­ri­tés de chacun des inter­ve­nants et même, il s’en nourrit. Est-​ce que le monteur est « inter­chan­geable » ? N’importe quel monteur peut-​il monter n’importe quel film ? Par définition, oui, puisque son métier consiste à ce savoir-​faire. Un réalisateur pense-​t-​il qu’un autre monteur que celui choisi, aurait pu faire le même film ? Pourquoi le monteur ne supporte-​t-​il pas l’idée qu’un autre puisse faire comme lui ? Cette idée-​là est plutôt fascinante. Un autre monteur aurait-​il trouvé la même solution que moi ? Tel plan écarté, aurait-​il été gardé par un autre ? Aurait-​il oser faire ce jump cut ?… Cette idée du monteur « inter­chan­geable » dévalue-​t-​elle le métier de monteur ? Est-​ce que le fait d’être remplaçable enlève quelque chose à notre « unicité » ? Qu’en est-​il de plus de notre singularité face au film et au désir du réalisateur ? Qui n’a pas éprouvé que le film lui-​même pouvait résister et donc existait bien quelque part ? Penser que l’on n’est pas inter­chan­geable ou remplaçable, c’est de fait instaurer qu’il y a des bons et des mauvais monteurs. (On ne peut se résoudre à un tel jugement.) Est-​ce pour cela qu’il y a des bons et des mauvais films ? C’est nous donner trop de pouvoir ! Quelquefois, certes, la col­la­bo­ra­tion ne fonctionne pas, le monteur rame : ou bien le matériau est mauvais ou le désir du réalisateur est resté coincé quelque part ou tout simplement le seul film à faire est nul ! Alors pourquoi certains les bons ?) travaillent et d’autres (les mauvais ?), non ? Il y a très cer­tai­ne­ment des monteurs qui sont plus capables que d’autres d’aider le film à se faire, plus à l’écoute du réalisateur que de leur ego, plus rapides que leur souris, plus souriant que ma concierge et plus connus que moi… Et alors ?

Hélène Ducret